- Enceinte à quatorze ans. Putain mais c'est vraiment n'importe quoi. Et de qui ? Du Saint-Esprit pardi !
Elle parlait à voix basse, la tête raide comme un ventriloque. Je me demandais ce qu'on foutait là. Il y avait un tas de vieux très sérieux, costume trois pièces et têtes d'épingles à la boutonnière, du jamais vu par ici. La salle était moche, grise, éclairée par des néons. Elle me rappelait étrangement le LEP.
Monique a poursuivi :
- T'en connais beaucoup qui s'occuperaient de toi
comme ça ? Moi j'en vois qu'une qu'est assez gourde. Après
ce que tu m'as fait, je te paie encore des conférences à
cinquante balles !
Nous étions au dernier rang. J'essayais de réfléchir, mais ce n'était pas si simple avec ce brouhaha. Face au public, sur l'estrade, un gros type armé d'un gros micro causait sans reprendre son souffle. De temps en temps il se levait, venait chercher une vieille, l'asseyait à côté de lui sur une chaise orange, lui posait une question, répondait à sa place et la ramenait. D'après le programme, il s'agissait d'une conférence sur la lecture. Ça me tuait de voir qu'elle m'emmenait dans un endroit pareil, elle qui n'avait jamais rien lu d'autre que les recettes de Françoise Bernard. Je cherchais en vain l'explication.
Le gros type s'est enfin arrêté pour
la pause.
- Trente minutes pour aller aux petits coins et
prendre un rafraîchissement, a annoncé le gars qui vendait
les billets tout à l'heure.
J'avais bien envie de faire pipi, mais elle m'a
tiré par le bras.
- Viens Delphine, j'ai une surprise pour toi.
Nous sommes montées à l'étage
supérieur. Elle a expliqué en grimpant :
- C'est un couple avec deux petites filles. Dans
les quatre à six ans, les gamines. La femme a gardé
ses affaires de grossesse, elle est d'accord pour te les prêter.
Je lui ai fait remarquer que ça pouvait être
long.
- Mais non, je l'ai prévenue qu'on viendrait
à la pause : ce sera parfait, tu verras.
Tant d'attentions, c'était franchement suspect.
Mais si bon ! Alors j'ai cru que je n'avais rien à perdre,
j'ai décidé d'oublier un instant ces cinq dernières
années et je me suis laissée bercer par la chose.
Le couple était plutôt classique.
On voyait au premier coup d'oeil qu'il n'habitait pas là par
choix, mais par nécessité. D'ailleurs, qui pouvait aimer
vivre ici? Ils se sont salués poliment. Ils s'appelaient par
leurs prénoms, mais se vouvoyaient : j'ai supposé qu'ils
s'étaient rencontrés récemment. Elle m'a poussée
vers eux.
- Voilà, c'est ma belle-fille, c'est Delphine.
- Ah ? Eh bien on ne dirait pas, a répondu
la femme en regardant mon nombril.
A quatre mois révolus, on ne voyait rien
du tout. Quand j'avais appris la nouvelle, deux semaines plus tôt,
le toubib m'avait confirmé : c'est trop tard. Il avait refermé
son classeur et m'avait accompagnée sur le seuil, pressé
de terminer sa journée. J'étais restée des heures
sur le trottoir à malaxer mon ventre et à sauter sur
place.
Derrière la porte du couloir, les deux petites
filles penchaient leurs têtes, l'oreille tendue. L'homme les
a houspillées gentiment.
- Allez, allez, sauvez-vous, allez voir un dessin
animé, ou jouer, pendant qu'on parle avec Monique.
Comme elles ne bougeaient pas, il les a poursuivies
en riant : tous trois ont disparu au fond de l'appartement.
- Dépêchons-nous, a dit la femme.
Ou bien vous serez en retard à la conférence.
Elle nous a conduit dans sa chambre, où
elle a sorti d'un placard un carton plein d'affaires.
- Essaie tranquillement, Delphine. Prend ce qui
te plaît. Le reste, je le donnerai à la Croix-Rouge.
Je l'ai remerciée, elles sont reparties.
Quelques secondes plus tard, plusieurs cris enfantins ont traversé
les murs. Les petites, sans doute, se chamaillaient. J'ai regardé
ma montre : il restait dix minutes avant la reprise de la conférence.
A la va-vite, j'ai enfilé des robes, des
T-shirts, un manteau, mais j'étais encore tellement maigre
que rien ne m'allait, tout me glissait sur le corps.
- Voyez, mademoiselle, c'est simple, avait dit
le toubib. Il y a eu interruption de l'ovulation, donc des règles.
Coup classique : on se croit à l'abri, puis la machine reprend
sans crier gare, et pan, dans le mille. Voilà où mène
l'obsession de la minceur.
A quoi bon répondre, ou expliquer ?
Finalement, j'ai trouvé une tunique rouge
qui s'ajustait avec un noeud. J'ai rangé le reste dans le carton
et j'ai remis mon jean.
Je laçais mes chaussures quand brusquement,
j'ai pris conscience de l'intensité du silence. Plus un son,
plus un souffle ne flottait dans les airs. Etais-je devenue totalement
sourde ?
J'ai tenté d'avaler ma salive mais ma gorge,
asséchée, refusait toute déglutition. La panique
m'a gagné : rien autour de moi ne me semblait plus normal.
J'ai parlé à voix haute pour me rassurer. J'ai dit :
"Allons ma vieille, tu n'es pas dans un de tes horribles cauchemars,
tu es bel et bien chez un jeune- couple-charmant, et juste en dessous
il y a des bibliothécaires, des piles de livres, un gros type
qui doit réviser ses fiches de lecture, bref, tout va on ne
peut mieux, compte tenu des circonstances ! "
Hélas, au contraire, rien n'allait. La vérité,
c'est que j'avais toutes les raisons de m'affoler. Quand j'ai pénétré
dans le salon, j'ai vu ce sang partout. Ils gisaient, la femme au
pied du canapé, puis l'homme dans le couloir et les petites
filles derrière, tous égorgés, incisés,
plantés, déchirés du bas-ventre jusqu'à
la naissance de la gorge, les yeux tournés vers le plafond.
Des ruisseaux rouges parcouraient les cadavres, s'étendaient
avec constance, déferlaient vers mes pieds. Dans la chaleur
dégagée par les corps, une puanteur déjà
cherchait à s'installer.
Elle se tenait devant la porte, parfaitement calme,
portant un tablier taché et de longs gants de caoutchouc. Sans
me quitter des yeux, elle les a enlevés, puis rangés
dans un sac. J'étais dans un tel état de sidération
que mes lèvres peinaient à bouger. J'ai pourtant réussi
à prononcer cette question idiote :
- C'est toi qui a fait ça ?
Elle a répondu "Oui, bien sûr",
sans ciller. Puis elle a ajouté, sur le même ton désincarné
: "Travail vite fait, travail bien fait."
J'ai encore demandé :
- Et maintenant ?
- Maintenant Delphine, on va redescendre. La conférence
va reprendre d'un instant à l'autre.
Elle était incroyablement propre et terrifiante.
J'ai réussi à protester :
- Je ne pourrais jamais retourner là-bas.
Elle n'a pas répondu. Elle a tourné
le dos et elle est sortie, comme si je ne comptais pas du tout, comme
si tout ça n'avait strictement aucune importance. Je l'ai suivie,
elle a refermé la porte soigneusement. Dans l'escalier je pensais
aux petites filles, si c'était dégueulasse, si c'était
dur d'être une petite fille, sauf quand on est dans les mangas
où, en général, les petites filles sont des guerrières
qui ne redoutent rien, même pas les lance-roquettes des géants
monstrueux.
Sur le palier, elle m'a dit d'entrer dans la salle,
qu'elle avait besoin d'aller aux toilettes et qu'elle reviendrait
vite. Moi, je serrais les cuisses depuis une heure au moins, mais
je n'ai rien réclamé, je n'étais pas en état.
Le gros type a saisi son micro.
- On se dépêche, les retardataires
!
Deux ou trois personnes qui finissaient un verre
ont rejoint leur place hâtivement. Monique a surgi à
son tour, puant ce parfum à trois francs que je ne supportais
plus. Je n'osais pas la regarder, je n'osais même plus penser,
ni ouvrir les yeux qu'on a à l'intérieur, j'essayais
seulement de me concentrer sur un point sans aucun intérêt,
le pied de la chaise ou le joint du carrelage.
La conférence a repris. Elle a jeté
un regard sur mes mains qui tremblaient et a dit : n'y pense plus,
va.
J'ai passé le reste du temps à fixer
l'horloge accrochée au mur. Un siècle plus tard, le
type a posé son micro et tout le monde s'est levé.
Nous sommes rentrées à la maison.
Il regardait une émission de sport, son occupation favorite
du week-end. Elle s'est collée à lui et l'a embrassé
avec la langue. Il l'a repoussée : quand il est devant la télé,
il n'apprécie pas qu'on l'emmerde, ce sont ses propres termes.
Je me suis réfugiée dans ma chambre,
où, malgré mes efforts pour tenir, j'ai fini par sombrer
dans le sommeil. Au petit matin, la radio m'a réveillée
avec brutalité. On ne parlait que de ça : "famille,
atroce, sauvagerie, on recherche activement".
Je me suis levée, pour aussitôt constater
que j'avais toujours sur moi la tunique rouge. J'ai repensé
à mon T-shirt posé sur le lit de la femme. Merde, je
l'avais oublié là-bas ! Quelle abrutie, c'était
donc vrai que je n'étais bonne à rien !
Dans la cuisine, Monique se tartinait des toasts
avec application. Je me suis précipitée :
- Ils vont nous retrouver !
Elle n'a pas levé un cil.
- Comment veux-tu. Puisqu'on était à
la conférence. On est sorties, mais ils ont tous cru qu'on
allait faire pipi comme les autres, conclusion, jamais ils ne nous
soupçonneront.
Si j'avais eu le courage, je me serais tapé
la tête contre les murs. J'aurais ouvert la fenêtre, j'aurais
sauté. Mais j'étais lâche. Je suis seulement allée
me recoucher en fermant la radio, l'oreiller sur la tête.
Je me détestais.
Après ça, tout s'est emballé.
La porte de ma chambre s'est ouverte sur deux flics. Elle était
derrière eux, impassible. Ils ont dit qu'il allaient m'interroger
et ils m'ont emmenée là-bas. Pourquoi moi, et pas elle
? Comment étaient-ils arrivés aussi vite sur mes traces
? J'ai clamé que je n'y étais pour rien.
- C'est ce qu'on verra, a marmonné l'un
d'eux.
J'aurais dû dénoncer Monique, mais
non, je baissais la tête et je me laissais faire, tétanisée.
Sur place, il y avait une partie des bibliothécaires.
C'était bizarre, comment avaient-ils réussi à
convoquer ce monde si tôt, et un dimanche en plus ? En traversant
la pièce, j'entendais leurs murmures et leurs accusations.
Parmi eux, le gros type et celui de l'entrée ont confirmé,
oui, cette fille a bien quitté la salle à la pause,
avec un T-shirt comme ci et comme ça, et elle est revenue avec
cette tunique rouge, bien sûr on l'a remarqué, c'est
quand même pas banal d'aller se changer pendant une conférence,
c'est pas un défilé de mode ici, on est des gens sérieux.
J'ai cherché à me défendre,
mais cet enfoiré de type de l'entrée s'est acharné
sur moi.
- Elles sont arrivées ensemble, a-t-il soutenu
aux enquêteurs. A la pause, la dame est allée aux toilettes
seule, j'en suis sûr, je l'ai bien vue, en revanche la fille,
elle, venait d'ailleurs.
Il se prenait pour Columbo, ce connard, il rêvait
sans doute d'avoir sa tête aux infos. Je sentais la situation
empirer, mais je restais incapable d'organiser mes idées ou
de prendre la moindre décision.
Enfin, elle est arrivée à son tour.
Ils l'avaient donc amenée aussi. Que soupçonnaient-ils
vraiment ? Les enquêteurs s'étaient groupés à
l'autre bout de la pièce et parlaient à voix basse.
Monique s'est penchée vers moi discrètement.
- Tu fermes ta gueule, tu ne dis rien de moi, tu
ne changes rien à ta version, a-t-elle murmuré avec
un sourire et un calme impeccables. Parce que sinon, c'est toi que
je désosserai la prochaine fois, mais tu ne vas pas faire ça
chérie, n'est-ce pas que tu vas être raisonnable, d’ailleurs
tu as toujours su être raisonnable.
Elle me faisait peur, c'était pas humain
une peur pareille.
- Tu vas être condamnée, qu'elle a
repris. C'est tout ce que tu mérites. Tu n'es qu'une petite
pute, Delphine. Une petite garce d'allumeuse. Tu me prenais donc pour
une oie ? Tu voulais ruiner sa vie et la mienne, pas vrai ? Tu vas
payer maintenant.
- Mais, j'ai dit en perdant mes forces. C'est toi
qui les a tués. Je n'ai rien fait. Je n'ai rien demandé
à personne. Tu l'as dit toi même, j'ai toujours été
raisonnable.
- Mon cul. T'as fait ce qu'il y a de pire, voilà
le résultat, a-t-elle répondu en désignant mon
ventre. T’es une salope. Regarde-toi dans la glace : tu sais
qu'il y a eu crime, tu l'as vu de tes yeux vu, et quoi ? T'es rentrée
te coucher. T'as assassiné ta conscience, tu t'es endormie
aussi sec. Tu n'es qu'un sac à merde doublé d'une petite
pute, tes conneries tu n'as plus qu'à les assumer.
Je pleurais : elle avait bien raison, je n'étais
qu'un sac à merde.
- Au fait, a-t-elle conclu. Je serai gentille et
je ne te chargerai pas. Mais si tu t'avises de parler de moi, et surtout,
si tu t'avises de parler de lui, ou de te plaindre de quoi que ce
soit, alors là, crois-moi, tu vas sentir le roussi.
Elle s'est tue soudainement : ils s'étaient
approchés, les menottes à la main.
Je me suis reculée à m'enfoncer dans
le mur.
- Non, j'ai dit. Pitié, non, je n'ai rien
fait de mal, je ne suis pas responsable, je ne veux pas être
punie.
Le plus grand s'est penché vers moi et m'a
coincé un bras. Je me suis débattue. Il a pris l'autre
bras, puis il a joint mes deux poignets. Il les tenait fermement,
d'une seule main, quand de l'autre il a commencé à soulever
ma tunique.
"Pièce à conviction Delphine,
ôte-moi ça !", répétait-il d'une voix
familière et glacée. Les néons m'éclaboussaient
de blanc, m'aveuglaient de lumière sale. Je serrais les jambes,
et voilà que je ne sentais plus le mur, je n'étais plus
verticale, ma tête tournait, mon corps tournait, j'étais
horizontale, je voulais hurler et cracher.
Tout est devenu noir, et tellement silencieux.
Plus de néons. Plus d'estrade et de chaises oranges. Plus de
bibliothécaires.
Seulement lui et moi, allongés sur mon lit.
- Tais-toi donc ma Delphine, qu'il m'a dit, ferme-la
ma petite fille ou je devrai t'aider : tu vas réveiller tout
l'immeuble, et encore faire de la peine à Monique. Allons ma
jolie gosse, enlève-moi cette tunique, et enlève-moi
ce jean, on n'a pas idée de dormir avec un jean, voyons tu
fais trop de cauchemars mon bébé, de quoi rêvais-tu
donc, laisse-moi ces bras tranquilles et sois gentille et douce, Papa,
mon petit coeur, Papa va te faire du bien et va te câliner.