
La neige est tombée brusquement. Les nuages se sont écartés, le ciel a lâché ses bombes, des flocons épais, mélangés de givre. Les rares passants se sont mis à courir. Une mère prévoyante a ouvert un parapluie. Ses deux enfants criaient en sautillant, « des grêlons, des grêlons ! ».
La jeune fille est restée immobile, tête nue, bras ballants. Ses orteils se sont recroquevillés dans un réflexe absurde ; ses pieds se fissuraient depuis la veille, mal protégés par des baskets en toile. Une pensée bizarre lui a traversé l’esprit : le froid pouvait-il empêcher la crasse de se développer ? Elle ne s’était pas lavée depuis trois jours. Une raison supplémentaire de quitter l’abri de parpaings nus qu’elle occupait depuis une semaine. Coincé au fond d’un terrain vague, abandonné, même pas taggé. Grand comme une cellule de prison. Vide, excepté un sac plastique rempli de morceaux de plâtre.
Il fallait qu’elle bouge, bien sûr.
Sinon, elle finirait en statue de glace entre l’herbe et le
macadam gelé, à vingt-mètres à peine du
centre commercial. Elle s’entendait penser, bouge ton cul ma
vieille, qu’est-ce que tu cherches à quinze ans, fringuée
comme en été alors qu’ici on n’a pas vu
le soleil depuis deux mois ?
A crever, peut-être ? Si seulement ça
pouvait arriver. Comme ça, d’un coup, clac, le cœur
qui pète. Ca simplifierait tout. Ca supprimerait les questions,
les choix, la peur. Ca foutrait les boules à un certain nombre
de connards, et ce serait pas le moindre des bénéfices.
Mais l’infarctus, à quinze ans, valait mieux pas compter
dessus. Bien sûr, il y avait d’autres solutions :
se jeter sous les roues d’une bagnole, s’allonger sur
les rails de la voie ferrée.
Disparaître écrasée sous le
train qui l’avait conduite jusqu’ici, dans cet endroit
qui n’était ni une ville, ni une banlieue, ni un village,
juste un trou au centre du rien, ça aurait de la gueule.
- T’attends quelqu’un ?
De l’autre côté de la rue, il
la regardait en tirant sur sa clope. Appuyé sur une moto noire,
le casque posé sur la selle. Grand, très maigre, blond,
les cheveux un peu ondulés, des traits à la Patrick
Dewaere.
- Non.
Il a craché sa fumée lentement. Mêlée
à son souffle, elle formait dans le froid des bulles allongées.
Il a indiqué sa moto.
- Alors, viens avec moi.
Elle n’avait parlé à personne
depuis si longtemps. Et le premier qui lui adressait la parole dans
cet endroit pourri, c’était ce gars beau comme un dieu.
Il a ôté son blouson et traversé
la rue.
- Enfile ça, a-t-il ordonné d’une
voix tranquille. Tu vas choper la crève.
En s’approchant, elle a vu que sa peau, ses
dents étaient abîmées. Malgré ça,
il avait une allure dingue. Elle réfléchissait à
cent à l’heure : comment un truc pareil était
possible ?
Il a remonté le zip et fermé le col
sur son cou grêle avec précaution. Puis, lui a tendu
son casque.
- On y va. Baisse la visière.
Elle s’est installée derrière
lui. L’averse de grêle s’apaisait lorsqu’ils
ont démarré. Elle serrait son pull noir, le froid lui
giflait les doigts, les genoux, mais qu’est-ce qu’elle
en avait à foutre : elle était en plein rêve.
Il a tourné la tête :
- Au fait, c’est quoi ton nom ?
- Violet, avec e-t à la fin.
C’était pas exact, mais elle trouvait
que c’était beaucoup classe comme ça.
- Moi, c’est Marco.
Ils ont roulé jusqu’à un petit
immeuble de trois étages. Il habitait un petit deux-pièces
décoré avec des posters de musique. Sur la table basse
du salon, une vingtaine de bouteilles vides étaient disposées
en triangle, à la manière d’un jeu de billard.
Le paradis, vu par Violette.
- Fais comme chez toi, a-t-il lâché
en s’affalant sur le canapé.
Fugitivement, elle a pensé à sa mère
et à ses leçons de morale. Jamais suivre un inconnu,
jamais croire aux miracles, rien n’est jamais gratuit, ma fille.
Bla bla bla bla.
- Alors, Violet avec e-t à la fin, qu’est-ce
que tu fais dans ce coin, a interrogé Marco. Tu devrais pas
être en cours ? T’as quel âge ?
- Dix-sept ans, a-t-elle menti sans broncher. Ca
fait longtemps que je vais plus en cours.
Il a hoché la tête, s’est penché
sur la chaîne et a envoyé Angie, des Stones.
- Tu as chaud ? Tout va bien ? Tu veux
quelque chose à manger ? J’ai du lait, des corn-flakes,
des biscuits.
Tes leçons de morale, Maman, malgré
l’amour que je te porte je me les fous au cul, et comment, a
pensé Violette. La personne qui m’a fait le plus de mal,
celle qui m’a pourri la vie, tu la connais. C’est elle
que j’ai fui en prenant tous les risques. Et aujourd’hui,
regarde ce que m’offre l’inconnu.
- Je veux bien, merci.
Du menton, Marco lui a indiqué la cuisine.
En fait, une pièce minuscule où des bols sales s’entassaient
au milieu de sacs poubelle remplis à éclater, de boîtes
de conserve vides et de cendriers pleins. Violette s’est servie.
Posées sur le réfrigérateur, elle a remarqué
une jolie bague et une gourmette gravée «Nelly».
- C’est qui, Nelly ? a-t-elle demandé
s’asseyant à côté du jeune homme.
Il a sursauté.
- C’est personne.
Ben oui, a pensé Violette, évidemment :
Nelly, c’est personne. On s’en fout de Nelly. On est deux
dans cette pièce, Marco et moi, c’est tout ce qui compte.
Il n’y a pas une heure, j’en étais à chercher
les moyens d’en finir, trop mal que j’étais, trop
fière pour appeler au secours, au secours ! Et le voilà
qui se pointe, le prince charmant, avec les accessoires en plus. Tant
pis si c’est à peine crédible, ça me convient
parfaitement.
- Tu t’es tirée de chez toi, c’est
ça ? Tu viens d’où ?
- Orléans, a-t-elle répondu.
Il a sifflé.
- Ben t’en as fait du chemin.
Il s’est levé, a disparu dans la cuisine.
Elle a entendu un tas de bruits, le robinet, le presse-fruit, un couteau
qui découpe sur une planche. Il est revenu avec deux verres
décorés d’une tranche d’orange.
- Moi, aussi je me suis barré de chez mes
vieux. Y a bien longtemps.
Ils ont trinqué.
- A la liberté !
Tu te souviens Maman ? La liberté. Tu
me croyais pas quand je te disais : je vais m’en aller.
Les brimades, les baffes, les douches glacées pour me remettre
les idées en place. Les vannes de cul de Roland. Ses mains
baladeuses. Sa manière de me mater à tout bout de champ.
Tu pouvais trouver mieux comme beau-père, la barre était
pas placée haut, pas vrai ?
Mais non : t’avais si peu confiance en
toi qu’il a fallu que tu ramènes ce qu’on fait
de plus ignoble dans la catégorie des sous-salopards. Et voilà
le résultat.
- Alors c’était quoi ton plan, a repris
Marco. Tu vis où ? Raconte ! Je veux tout savoir !
Un plan ? Violette n’avait jamais eu
le moindre plan. Elle vivait, ou plutôt elle traînait
à la gare, dans le hall du lycée, dans les fossés
à l’entrée de la ville – avant toutefois
que le froid commence à geler la terre.
A vrai dire, lorsque le jeune homme avait fait irruption
dans sa vie, elle commençait à flipper sérieux.
Elle envisageait même de s’être trompée.
D’avoir visé au-delà de ses moyens, au-delà
de ses forces. Elle était prête à abandonner.
Elle ne voyait plus que trois possibilités : rentrer à
la maison, frapper à la porte de la DDASS ou trouver le moyen
de crever rapidement.
Pas gai, le moins qu’on puisse dire.
- Et puis, on s’est croisés.
- Le hasard, a conclu Marco. Je suis arrivé
au bon moment.
Faut dire, en partant, Violette pensait que ce
serait facile. Qu’elle pourrait s’en sortir en vidant
les poubelles, en faisant les fins de marché, en baratinant
les mères de famille. Elle comptait sur les rencontres, les
routards, les fugueurs, les paumés, les zonards. Ils se serreraient
les coudes. Ils partageraient les trouvailles. Ils iraient demander
de l’aide aux curés du coin.
Tout faux. Les routards lui avaient tourné
le dos : les mineurs, ça a toujours les flics au cul,
merci pour les emmerdes.Les mères de famille avaient pressé
le pas. Quant à l’unique curé de la région,
il avait décroché son téléphone pour appeler
les flics.
Elle touchait le fond Violette, cet après-midi-là
sous les grêlons. Lorsque soudain, cheveux blonds et casque
noir, comme au cinéma.
- Si je pouvais prendre une douche et passer la
nuit ici, a-t-elle murmuré... Je dormirai par terre, je partirai
demain matin.
Il l’observait en silence.
- Si ça te pose un problème, a-t-elle
poursuivi, je me contenterai de la douche.
- Ca ne me pose pas le moindre problème.
Tu peux rester. Au contraire, ça me fait plaisir.
Il a montré son verre :
- Tu n’aimes pas mon cocktail ? Je l’ai
préparé exprès pour toi.
Il s’est levé, a traversé la
pièce puis a poussé une porte, au fond. Il est ressorti
quelques secondes plus tard et lui a tendu une serviette de toilette.
Elle a terminé son verre, puis s’est rendue dans la salle
de bains, une pièce plus petite encore que la cuisine, où
s’amoncelaient des vêtements multicolores. Un soutien
gorge rose dépassait de la pile.
Nelly, sans doute.
Elle s’est déshabillée. S’est
étudiée dans la glace. Elle les faisait, ses supposés
dix-sept ans, et même plus que ça : elle avait terriblement
vieilli en deux mois. Ses cheveux noirs étaient raides de crasse,
son teint brouillé, son front couvert de boutons. Elle avait
maigri au point que ses côtes semblaient vouloir lui déchirer
la peau. Elle était déjà plutôt quelconque
à la base, excepté des yeux verts lumineux, mais là,
c’était à déprimer.
Marco devait être un saint pour s’être
arrêté sur une fille comme elle.
- Tout va bien ? Tu n’as besoin de rien ?
a fait sa voix grave, derrière la porte.
Oh oui, ça allait. L’eau chaude la
réparait de tous ses accrocs, refermait ses crevasses, la consolait
de sa solitude. Marco, Marco, Marco. Elle a trempé ses doigts
dans la mousse qui s’accumulait au fond du bac de douche et
a écrit son prénom dix fois sur les carreaux.
- Ca va toujours ? a insisté Marco derrière
la porte.
- Oui, oui très bien.
La chaleur de l’eau engourdissait ses membres.
Elle s’est laissé glisser au fond de la douche. Profite,
Violette, détends-toi, tu ignores combien de temps ce moment
délicieux durera. Le rêve a toujours une fin, n’est-ce
pas ?
La fatigue la gagnait, la poussait vers le sommeil,
trop de nuits blanches derrière elle, trop de kilomètres
dans les jambes. Elle s’est sentie soudain à bout de
forces, dormir, seulement dormir, sortir de cette douche et s’allonger,
se fondre dans l’oubli, « Tout va bien jeune fille,
tout va bien ? » répétait la voix de
Marco, un filet de voix, chaude, douce, belle, mais impossible de
se relever, impossible de répondre, le corps englué
d’épuisement puis le noir, cotonneux, les paupières
rebelles à tout mouvement, plombées, clouées
sur les yeux, dormir, dormir, dormir, laissez-moi m’endormir.
La première sensation est venue de sa mâchoire,
fixée par une matière inconnue. Elle a forcé,
tiré sur ses maxillaires. En vain.
Alors elle a ouvert les yeux.
La pièce était obscure, on distinguait
à peine les meubles. Une petite table haute, quelques étagères,
le lit en fer sur lequel elle gisait. Elle a cherché à
se lever, mais quelque chose l’a retenue. Son cœur s’est
emballé, tandis qu’elle tentait de recomposer l’histoire.
Où se trouvait-elle ? Que faisait-elle
ici ? Elle a réussi à incliner la tête, avec
difficulté, juste assez pour se voir en entier. Elle était
nue. Ses mains étaient attachées l’une à
l’autre par des menottes Une sangle comprimait ses hanches,
lui interdisant tout mouvement du bassin.
Des chaînes scellées dans les murs
maintenaient ses chevilles.
C’est à ce détail qu’elle
a su qu’elle allait mourir.
Ici, dans cette chambre exiguë, à quinze
ans, en plein mois de novembre.
La terreur s’est emparée de tout son
être. Elle a tenté de crier, mais à cause du bâillon,
elle n’a réussi qu’à émettre de petits
grognements.
Sa courte vie a défilé dans sa tête,
tiens, donc c’était vrai ce truc, au moment de crever
on revoit les choses importantes, on sait ce qui est juste, ce qui
est bon, ce qui est faux, on se souvient de ses mensonges, de ses
désirs, de ses amours. On sait désormais ce qu’on
regrette.
Cette existence qu’elle qualifiait de merdique
il y a encore quelques heures, à cet instant elle aurait offert
un rein pour la retrouver.
Elle s’est haïe.
De l’autre côté de la porte,
elle a entendu des mouvements. Elle a repensé au visage d’ange,
à la moto noire, aux questions, aux propositions. Elle a mesuré
la perfection du piège et s’est mise à pleurer.
Il est entré. Le même, en complètement
différent.
Juste avant qu’il s’approche, l’image
de sa petite sœur lui a traversé fugitivement l’esprit.
Son insistance pour qu’elle reste. Me laisse pas, Violette,
t’en va pas.
Désolée mon cœur, avait-elle
répondu, je les supporte plus. Maman est trop faible, Roland
est trop beauf. Cet enfoiré, ce fils de pute qui veut dicter
ma vie, mes choix, mes fréquentations et même ma façon
de me fringuer.
Il y a deux mois, Violette ignorait encore le sens
d’enfoiré, tout comme celui de fils de pute.
Aujourd’hui, elle savait.
Marco a souri. Il serrait dans sa main une petite
sacoche marron.
- On se réveille chérie ?
Dans son désespoir, Violette a fait semblant
de croire une seconde que c’était une farce ignoble,
qu’un type qui ressemble à Patrick Dewaere et parle avec
une voix si douce ne pouvait être un psychopathe.
- Nous étions faits l’un pour l’autre,
a-t-il ajouté. N’est-ce pas ?
Subitement, elle n’a plus eu quinze ans mais
quatre. Maman, a-t-elle hurlé de l’intérieur.
Maman, Maman, Maman !
Il a déplié sa sacoche. Elle a aperçu
le contenu, mais c’était superflu : elle avait déjà
l’information en elle.
La douleur. L’effroi.
Scalpels, ciseaux, couteaux.
Une dizaine.
Réveille-toi Violette, réveille-toi,
fais un effort, extirpe-toi de ce cauchemar, car c’est forcément
un cauchemar, non ? NON ?
- Tu n’es qu’une vilaine petite fille.
Oh, que tu es vilaine, a fait le soi-disant Marco.
Il chantonnait, maintenant.
- Violette elle a rien dans la tête, Violette
elle a pris pour perpète, Violette a cru aux contes de fées,
Violette s’est bien fait enculer.
Cette odeur nauséabonde, était-ce
son corps qui l’exprimait ?
Elle a ramené ses mains sur son visage, comme
pour se protéger d’une gifle. Non, ce n’était
pas un cauchemar.
- Voici les règles, a commenté le
monstre. Tout ce qui bouge, je coupe. Tu lèves un doigt, je
coupe le doigt. Tu bouges la main, je coupe la main. Tu bouges la
tête, je tranche la tête.
Le matin de son quinzième anniversaire,
Violette avait prévenu sa mère : j’en ai
marre de vous tous. J’en ai marre de cette vie. Cette fois,
je me casse.
- C’est ça, et pour aller où ?
avait demandé la mère. Qu’est-ce que tu comptes
faire de ta vie à quinze ans ?
- Toujours plus que toi à quarante, avait
répondu Violette.
Roland lui avait foutu son poing dans la gueule.
Résultat, une dent cassée, joyeux anniversaire. Le soir,
elle l’avait toisé. Les yeux dans les yeux, elle avait
saisi un couteau et tracé quatre lettres sur son avant-bras,
sans même un battement de cil. Le sang coulait. FUCK.
Elle était fière.
« Pétasse, avait commenté
Roland, tu vois pas que y a qu’à toi que tu fais mal ? »
Le soi-disant Marco a posé la sacoche sur
le lit et caressé ses instruments d’un doigt. Il s’est
arrêté sur une lame fine, longue, une sorte de stylet.
L’a fait tourner dans sa main. S’est approché de
Violette. N’oublie pas les règles du jeu, Chérie.
Tout est dans le mental. Tu vois ?
Elle regardait alternativement ses mains, puis la
lame, et encore ses mains. N’oublie pas Chérie. Il a
posé la pointe sur son nombril, oh le beau terrain que voici,
c’est le moment de montrer ce que t’as dans le ventre,
petite.
Il a éclaté de rire : avoue que
j’ai de l’humour, c’est le moment de montrer ce
que t’as dans le ventre !
Sous le crâne de Violette, les mots se sont
catapultés, Roland, fuck, pourquoi, souffrir, mourir. Ce que
t’as dans le ventre.
- PUTAIN a soudain fait une voix féminine,
éraillée, derrière la porte. Putain Marco, tu
fais chier. C’est quoi encore ces fringues de gonzesse dans
la salle de bain.
- Lâche-moi a répondu le Marco au couteau.
Je suis occupé.
Le cœur de Violette a bondi, il y a quelqu’un,
quelqu’un, quelqu’un !
Peut-être alors que je ne vais pas mourir ?
- J’y crois pas que t’as recommencé,
a poursuivi la voix. Les flics ils ont retrouvé la moitié
de Nelly et toi au lieu de rester tranquille et de te faire oublier,
y faut que tu récidives. J’en peux plus de ta sale gueule
de con.
Bon, a pensé Violette, donc c’est ça
la fin de l’histoire: je vais crever comme Nelly, on va retrouver
la moitié de moi.
La seule question c’était : combien
de temps.
Ses larmes ont coulé deux fois plus vite,
jusqu’à inonder ses joues.
La porte s’est ouverte. Violette n’a
pas bougé, parce que si tu bouges la tête chérie,
je coupe la tête. Elle n’a pas pu voir la fille, des cheveux
jusqu’aux fesses, tellement maigre que Violette, à côté,
elle faisait surnourrie.
- Dégage Mado, a dit Marco. Prends ta seringue
et m’emmerde plus. A chacun ses plaisirs.
- Ca se passera pas comme ça, a rétorqué
l’autre. T’avais promis. Moi j’en peux plus de tes
conneries.Tu me fous dedans à chaque fois.
- Tu me déconcentres, tu cherches la merde
Mado, a répondu Marco. Un jour ça te portera pas bonheur.
- Tu veux dire quoi, a demandé la fille.
Hein ? C’est quoi tes allusions ? Tu vas me découper
moi aussi ? Tu vas me baiser en morceaux du boucher avant de
me fourguer dans des sacs poubelle ?
- Ben qui sait, a répondu Marco. A force
de me faire chier la bite.
Violette, elle entendait tout ça, elle s’était
promise de rester immobile mais elle s’est remise à pleurer,
à sangloter dans son baillon et forcément, elle a bougé,
essayez-donc de chialer sans bouger.
- Ha, Ha, Ha, a fait Marco. Perdu, t’as perdu !
T’as bougé !
Il a appuyé sur la lame, la peau a craqué,
le sang a giclé, allez, bouge maintenant, bouge petite, trémousse-toi,
fais-moi du bien !
Mais Violette ne sentait pas la douleur, sa peur l’anesthésiait,
son souffle peinait à trouver l’issue de secours, et
si elle tenait le coup, en dehors du fait qu’elle avait plus
de couilles que tous les beaufs de son quartier, c’est que sa
position l’empêchait de voir l’incision dans son
ventre, les chairs rouges et blanches, le muscle apparent.
Avec un peu de chance, elle allait s’évanouir.
Ignorer la suite. Mourir en absence.
- Salope, a gueulé brusquement Marco, tu
vas crever.
Elle a aperçu son bras levé. Elle
a pensé, pourvu que ça aille vite. Mais brusquement
un fait divers lui est revenu en mémoire, une fille avait agonisé
pendant deux jours après avoir été transpercée
de quarante coups de couteaux : l’assassin n’avait pas
été foutu de toucher le cœur.
Bizarrement, cette pensée-là, alors
qu’elle avait déjà tant supporté en si
peu de temps, cette pensée précise lui a semblé
insurmontable.
Elle s’est dressée d’un seul
coup, en hurlant, vas-y tranche enfoiré, tranche !
- Trop tard, a fait la voix féminine. Pour
lui, c’est terminé.
Violette s’est penchée légèrement.
Elle a vu la fille. Puis Marco, par terre, qui convulsait
en râlant. La seringue était plantée dans son
œil.
- Putain, quand je pense comment elle était
chargée, a soupiré la fille. Quel gâchis.
Sous le lit, il y avait quatre sacs poubelle noirs.
Puants.
Marco continuait à se tordre par terre, les
mains autour de la tête, comme s’il voulait l’empêcher
d’exploser.
Violette tremblait. Donc, pensait-elle, je suis
vivante, cette fille m’a sauvée ! Et ses larmes
silencieuses coulaient encore plus fort.
Elle a tendu ses mains entravées. Mais la
fille s’est contentée de s’asseoir au pied du lit.
Elle a froncé les sourcils.
- Je lui avais dit d’arrêter, a-t-elle
grogné. Je l’avais prévenu.
Elle a craché sur le corps agité de
l’homme. Puis elle s’est adressée à Violette.
- Pourquoi tu l’as suivi aussi, hein ?
T’avais quoi dans la tête ?
Elle a soupiré. Pfff. A quoi ça tient,
vivre ou mourir. Tu comprends ? Je peux pas te laisser repartir.
Avec la meilleure volonté du monde, je peux pas. Je deviens
quoi moi ? Hein ? Je pars en taule ? J’arrête
de vivre ? Tu crois pas que j’en ai assez chié comme
ça avec ce salopard ?
Elle tapotait le lit du doigt, nerveusement.
Non, je peux pas. C’est toi qui t’es
foutue dans ce merdier. Tant pis pour ta gueule.
Violette n’écoutait plus. Elle calculait :
la chaîne des menottes avait juste la bonne longueur. Elle n’avait
plus quinze ans mais trente. Elle a bondi comme un chat sauvage. Le
cou de la fille a fait un bruit discret en se rompant, couvert par
le grognement de Violette.
Elle a laissé le corps glisser le long du
lit. Il s’est affalé sur celui de Marco, toujours en
convulsion.
Violette s’est emparée de la sacoche,
a choisi une lame avec laquelle elle a ouvert facilement ses menottes,
puis libéré ses chevilles de leurs entraves.
Elle s’est précipitée hors de
la pièce, a traversé le salon, s’est jetée
dans l’escalier de l’immeuble. Elle portait toujours son
bâillon lorsqu’elle est sortie, nue, ensanglantée,
ventre béant, sur le trottoir boueux. La neige tombait toujours.
Sans grêlons, avec douceur.
Elle a arraché le bâillon et s’est
mise à hurler.