
Il leur a plu immédiatement. Avec sa gueule d’ange et ses bonnes manières. Faut pas croire, il savait y faire, le fils de pute. Il avait les outils, la panoplie, tout. Pour commencer, une mère. Du genre attentif. Est-ce que j’avais une mère moi ?
Cette salope m’a laissé à poil
à l’entrée du village, un soir de septembre 1960,
alors que Donna s’annonçait avec des rafales à
plus de 130 km/heure. Les rues disparaissaient sous les trombes d’eau,
sans doute pensait-elle que l’affaire serait réglée
au plus vite. Mais avant que l’ouragan atteigne toute sa puissance,
un homme m’a aperçu, coincé entre une pierre et
un mur. Il a sauvé ma petite carcasse d’enfant perdu :
j’étais probablement programmé pour survivre.
La preuve : l’autre Gueule d’ange, tout auréolé
de sa gloire, il a claqué d’une OD y a de ça vingt
bonnes années. Alors que moi, Johnny Désastre, né
et abandonné à Puerto Rico le 1er septembre 1960, recueilli
par un immigré Haïtien en plein cœur de la tempête
et débarqué à Brooklyn le 18 mai 1969 à
peu près par hasard, je suis toujours là pour vous parler
de cette époque où l’art et l’imposture
ont salement baisé et engendré un tas d’effets
secondaires.
Epoque qui n’a pas attendu monsieur Basquiat
Jean-Michel, ex-écolier en école privée catholique,
pour gueuler sa révolution. Ouais, les graffeurs avaient sonné
l’alerte bien plus tôt, mais d’eux on disait que
c’était des voyous, pas des artistes. Ils m’ont
appris à voler sur les toits, jongler avec les clôtures
électriques, sauter par-dessus les rails quand j’avais
pas douze ans. Avec eux j’ai écrit mon nom sur les murs,
dans le métro, parce que c’était tout ce qui m’appartenait,
ce nom, et j’ai mélangé les couleurs sur les endroits
les plus bizarres et les plus impossibles pour cracher à la
face du monde ma liberté. J’ai inventé un langage.
On a tous inventé un langage. Des centaines, des milliers de
langages, d’écritures.
Où se trouvait-il, monsieur Gueule d’ange
quand on se retrouvait sur les bancs de la 149ème et qu’on
partait braquer un entrepôt pour récupérer les
bombes de peinture ?
Il dessinait de jolis croquis sur un joli cahier
offert par sa jolie maman, sûr.
Moi j’explosais les contours des lettres,
j’ajoutais des reliefs, je doublais les contours, je dessinais
des flèches, je crevais les yeux des passants.
Qui se souvient de Johnny Désastre ?
Jean-Michel Basquiat, ça sonnait mieux.
Je mangeais peu et je courais beaucoup, sans répit,
à cause des flics, à cause du temps, à cause
de l’urgence.
Je m’entraînais à déchirer
les lettres, déchiqueter les syllabes, écarteler les
mots, les fendre, les trouer, les pendre. Je m’entraînais
à vivre.
En 76, j’ai été arrêté
13 fois. La ville voulait éradiquer les graffitis et les graffeurs.
Nettoyer, effacer.
La ville étranglée par la crise chiait
sur ses pauvres et me pissait dessus. La Transit Authority avait établi
le profil du délinquant ordinaire :
- de sexe masculin,
- noir, portoricain, principalement
- âge : 13 à 16 ans
- porte un paquet ou un sac en papier, un manteau
long par temps froid.
Alors, forcément. Avec un nom comme le mien,
en plus. Sans compter qu’objectivement, je suis assez laid,
ce qui n’a jamais aidé personne.
Jean-Michel Basquiat allait avoir dix-sept ans et
se trouvait plutôt bien en artiste rebelle. Les flics, eux,
voyaient pas de raison de l’arrêter.
Dans la vraie vie, l’étau se resserrait.
On nous traitait de criminels, de prédateurs, d’ultra-violents,
alors que notre seul putain de tort était de redessiner nos
vies. Une partie de la ville agonisait, mais une autre commençait
à entrevoir l’intérêt de la chose. Ce gars,
Chalfant, qui shootait les métros grand angle. En 80, le type
fait une exposition à Soho. Je croise Cheese Pink, une fille
qui m’aimait bien -on se demande pourquoi- et me saute dessus :
hé, Johnny Désastre, va voir là-bas, j’ai
reconnu tes grafs, vas-y ! Il se passe un truc énorme !
Vas-y j’te dis ! J’ai fini par me pointer là-bas
pour que Cheese arrête de brailler, et en effet, j’y ai
vu mes dessins.
Bon, et alors ? Peut-être que si j’avais porté un autre nom et qu’on ne m’avait pas abandonné comme un vieux sac d’ordures, j’aurais fait quelque chose de cette information ? Seulement j’avais personne autour de moi pour me conseiller ou me dire quoi faire. Je suis reparti sans rien demander, sans même me signaler quoi que ce soit à qui que ce soit – pourtant je dois admettre que j’étais fier de me voir sur ces tirages, je veux dire, de voir mon travail, et les risques que j’avais pris pour en arriver là, pour obtenir ça.
C’est en sortant que je l’ai croisé
pour la première fois. Il était adossé au mur,
les bras croisés. Je lui ai demandé une cigarette. Il
me l’a tendue : hé, t’as vu l’expo ?
Ouais mon vieux, un peu que je l’ai vue, même
que je fais partie des petits enculés qu’ont graffé
ces putains de métros et bien d’autres endroits encore.
Waow, a fait la gueule d’ange. Moi aussi je fais des graffitis,
mais je crois pas encore avoir trouvé mon style. D’ailleurs
je pense passer à autre chose. La musique, peut-être
bien.
T’as sûrement raison, je lui ai dit,
au fond ce qu’on fait, c’est de la merde, qu’est-ce
qu’on peint d’autre que notre vie de merde, notre futur
de merde et toute cette société merdique. Tu peux toujours
changer d’angle, tout ça restera la même vieille
merde.
Ouais, m’a répondu gueule d’ange.
T’as pas tort. Je vais y réfléchir.
Il s’est tiré.
Peu de temps après j’étais dans
le quartier avec Pink Cheese et Mox Dude, et j’ai vu toutes
ces phrases signées SAMO, avec cette écriture très
reconnaissable quoi que pas vraiment originale, et j’ai demandé
c’est quoi ce nouveau truc ? Le Dude m’a éclairé :
c’est pour Same Old Shit, le gars s’appelle Basquiat,
un putain de beau mec.
C’était le début de la fin. Des gars plus malins que la moyenne avait compris que certaines personnes, pas très nombreuses mais assez riches étaient capables d’envisager notre travail comme de l’art. Seulement il y avait beaucoup de monde et très peu de place. Des graffeurs, des gars et même des filles qui faisaient merveille avec trois ou quatre bombes, la ville en était remplie. Il fallait sélectionner. Il y avait des candidats meilleurs que d’autres. Basquiat, avec sa gueule d’amour, il leur a plu immédiatement. Et puis il était pas seul et paumé. Il sortait déjà avec Warhol, Keith Harring, toute la bande. Il traînait avec Deborah Harry et toutes sortes de filles belles et blondes. Les vieilles friquées se battaient pour lui filer des ronds. Il avait l’art et la manière. Il savait leur parler. Il avait de l’éducation.
Je dis pas qu’il était sans talent, non, surtout après, quand il a lâché le graffiti. Je dis que c’était un putain de gigolo, un putain d’escroc qui savait manier le pinceau. Il a mis le pied dans la porte avec son allure d’ange gâté, et il s’est retrouvé quatre ans plus tard à boire des coups avec Iggy Pop, Alan Vega et une tripotée d’autres, tous ces mecs que moi j’ai vu que deux ou trois fois dans ma vie, l’espace de quelques secondes, à la sortie d’un club devant lequel je traînais pour voir s’il y avait pas un coup à monter, un vague business à faire. Il a joué les sans-abris. Sans domicile fixe, ouais. C’est sûr, pourquoi s’emmerder avec une adresse quand on peut crécher gratuitement dans des lofts de prince. De toute façon il pouvait dire n’importe quoi, qu’il était roi d’Angleterre, chef indien, il hypnotisait le monde entier. Ou presque. Parce que nous, les gars de Brooklyn, du Tartown comme il disait lui-même, on savait qu’il était bidon. Qu’il s’était jamais fait un train et qu’il se la jouait à fond, à se glisser à droite, à gauche, à s’arranger avec la vérité comme un serpent dans un marais.
Ca a failli mal tourner quand il s’est mis en tête de rapper avec Rammellzee et K-Rob pour Beat Bop. Il comptait prolonger l’arnaque dans la musique, apparemment. Il devait trouver ça classe d’ajouter le rayon hip-hop expérimental sur sa carte de visite. Mais Rammell a vite fait de démasquer la bête. Ils se sont pas affrontés longtemps, il s’est allongé, Monsieur Gueule d’Ange. Il a remballé ses rimes et son micro et s’est contenté de signer un chèque pour inscrire son nom sur le disque.
Vous croyez que j’en rajoute ? Moi je dis que c’est ça qui l’a tué. Rongé jusqu’à l’os. Il était le premier informé de sa propre imposture. Il savait mieux que personne combien ça demande de boulot et de talent de récupérer l’art inventé par les autres. De passer pour un héros quand ceux qui vous ont tout appris passent pour des primitifs. A force de jouer un rôle, il savait plus qui il était, il tournait parano. Il croyait même que la CIA voulait sa peau parce qu’il était noir et célèbre. Il allait clamer partout qu’il aurait pu crever à la place de Michael Stewart et ça faisait frémir les rombières des galeries d’art ; mais Michael Stewart est mort étranglé par des flics pendant qu’il graffait sur un mur du métro, et à cette époque-là je peux vous affirmer que Gueule d’ange était plus souvent affalé sur le canapé de Suzanne Mallouk qu’une bombe à la main à sauter par-dessus les rails.
De tout son entourage, -et bien entendu je m’inclus pas, car je l’ai plus jamais revu après l’expo de Chalfant- il était le seul à pas être dupe de lui-même. J’imagine que c’était pas simple, même si je peux pas dire que j’éprouve une grande compassion. Mais à dix mille bucks la toile, on peut s’envoyer des kilomètres de coke et des sacs d’héro à longueur de jour et de nuit, ça permet d’oublier. Jusqu’à se crâmer.
Il en a fait du pognon, et il en fait encore, l’enfant radieux, le demi-dieu. Là où il se trouve au moment où je vous parle, je pense pas que ça lui profite en quoi que ce soit. Parfois, sans bien savoir pourquoi, je me demande si sa mère vit encore. Elle qui l’accompagnait au musée et lui offrait des livres d’art. Il est mort le petit chéri. Et moi, avec ma gueule cassée, je continue à peindre, chaque jour. Je parcours les berges de l’Hudson et j’écris mon putain de nom dans ma langue, sur les conteneurs abandonnés, les entrepôts fermés, les tôles rouillées. J’ai perdu quelques dents mais à quarante-huit piges, je cours encore assez vite. Johnny Désastre est vivant.