
Franges d'interférence*
J'ai réglé le thermostat. Ne pas
brûler l'étoffe, ne pas briser les fils.
Le drap glissait sur ton bras.
Je l'ai relevé. Pour te punir de l'avoir
ainsi laissé s'échapper, j'ai versé un peu d'eau
sur tes yeux.
Il était presque six heures. Ta peau avait
la couleur de l'aube.
Tu as pleuré : je regardais les gouttes
contourner l'arrondi de tes joues, puis dévaler les plis aux
côtés de ta bouche.
La pièce était blanche, lourde. Pure.
Je t'ai prévenu que j'allais commencer.
Tes jambes légèrement pliées
respectaient l'angle parfait du compas que j'avais ordonné.
Le tissu formait sur tes genoux deux basses collines
froissées.
Sèches.
Comme un coup de trique.
J'ai avancé ma main, sans hâte, ton
regard fixe sur la poignée du fer. Les murs couverts de chaux.
Ma pensée allait de ton corps raide à la chaux vive.
De la poignée du fer au drap, immobile -pas un souffle d'air.
Je me souviens du cri de l'étoffe déchirée.
De mes cris d'étoffe déchirée. De la chair. Des
tissus. De mes soies.
De l'étouffement.
J'ai reposé le fer. D'abord, laisser traîner
mes doigts sur la paroi rugueuse.
Du drap émergeaient tes épaules, lisses,
inhumaines.
Je me souviens du temps où je posais ma tête
sur ces épaules. La droite, surtout.
Certains prétendent que je confonds. Quoi ?
Suggérant que j'emmêle les fils de
notre histoire.
J'aurais tout inventé, ou presque. J'aurais
biaisé. Peut-être même n'aurais-tu jamais existé.
Je me souviens de tout.
Je te le demande : qu'en penses-tu ?
Tu te tais. C'est si facile de se taire. C'est prudent.
Les plus grands criminels le savent : ne parler qu'en présence
de son avocat.
J'ai effleuré l'acier tiède. J'ai
tourné autour de la table. Ton profil idéal, tes cils
longs.
Tu m'aimais, oui : je ne confonds rien du tout.
Je t'étais indispensable. Il fallait que tu me touches, que
tu me parles, absolument, tout le temps. Tu t'invitais n'importe quand,
le jour, la nuit, dans mes rêves, mes digestions, dans chacun
de mes recoins. Tu me possédais en intégralité.
Parfois (rarement, je l'avoue), je te suppliais même d'arrêter.
C'était trop de présence, il me fallait du calme, du
silence, du sommeil, de l'espace dans ma conscience. Des zones vierges.
Dans le miroir, je voyais mes cernes se creuser,
mon teint jaunir, mes lèvres sécher. Je l'ai brisé.
Déplacé le réfrigérateur, démonté
la porte du four, jeté les chromes de la salle de bain. Eliminé
toutes les sources de reflets - c'était insuffisant :
tu tissais ta toile. Après cela, je n'ai plus jamais rien tenté.
J'ai commencé mon travail. L'obstacle de
tes pieds semblait presque impossible, alors j'ai dû tricher.
J'ai coincé un petit bout du drap entre deux de tes orteils.
Je ne les avais jamais observés : ils sont gonflés,
roses, on dirait des orteils de bébé, je crois - je
ne connais aucun bébé, c'est l'idée que j'en
ai.
J'étais ton bébé. Tu me remplissais,
je t'obéissais.
Désormais, les rôles sont inversés.
Mais je n'ai pas la fibre maternelle. Une femme
un jour a même écarté ses enfants de mon chemin.
Je ne faisais rien d'autre que marcher ; nous causions toi et
moi lorsqu'elle a pris cet air effrayé et les a serrés
contre elle avant de reculer.
A cette époque, certains me reprochaient
mes propos décousus (j'ignore lesquels). Peut-être avait-elle
entendu ces rumeurs ?
Le long de tes jambes, le drap s'étirait
à la perfection. Le fer glissait à rythme égal,
butait à hauteur du genou, remontait vers ton bassin. Ma main
est parvenue à hauteur de ton sexe : je n'ai pu m'empêcher
d'appuyer.
J'espérais que tes yeux se tournent vers
le bas, s'arrachent de leurs orbites.
Non.
J'ai appuyé plus fort. Ton sexe me paraissait
anormalement petit mais je n'ai pas vérifié, il aurait
fallu ôter le drap et ensuite tout recommencer depuis les orteils
-sans parler des faux plis.
J'ai réalisé brusquement que la pièce
était aveugle. Je me suis interrompue : nous étions
figés toi et moi, suspendus au silence, tes jambes au compas,
le fer entre mes doigts.
Pas de fenêtre.
Murs blancs, chaux râpeuse.
La porte était dans mon dos, forcément.
Je t'ai regardé discrètement en reprenant
mon travail. Sans me retourner. J'avais peur et pour te punir d'avoir
peur, j'ai enfoncé la pointe du fer. Une seconde, deux :
presque rien.
Je me souviens du temps où tu me couvrais
de baisers.
Tu m'as appris que ce qu'on ne voit pas n'existe
pas.
Je me suis cachée, dissimulée, déguisée.
Tu l'exigeais.
Lorsque j'ai revendiqué le droit d'exister,
tu m'as fait disparaître de ta carte.
Je demandais peu mais tu n'as rien donné.
Tu as le ventre plat, le fer s'y plait et s'y déploie.
J'ai multiplié les circonvolutions autour
du point précis de ton plexus solaire.
Le drap s'arrêtait là, soulignant la
frontière à la base de ton cou.
Découvrant ton visage. Ma main à hauteur
de ta joue.
Ces mots sur la boîte en carton déchirée :
Quant à la puissance de la vapeur projetée,
Mon index sur le bouton rouge.
Ni fenêtre, ni porte. Alignement parfait de
ton corps sur la table. Un tombé rectiligne, une définition.
Je n'existe pas.
Toi non plus.
Nous disparaissons dans les franges d'interférence.
*Bandes étroites alternativement brillantes
et sombres produites par l'interférence de deux vibrations
lumineuses.