
Je me suis réveillée brusquement
- il était cinq heures du matin. J’ai mis ça sur
le compte de l’été : l’aube semblait
pressée de naître. Dehors, tout était calme :
les fenêtres donnaient sur une cour et nous étions les
seuls habitants de cet immeuble de bureaux.
La veille, nous avions dîné tous les
deux à la maison ; les enfants n’étaient
pas encore de retour. C’était une soirée tendre
–en fait, à peu près toutes nos soirées
étaient tendres.
Je me suis assoupie sur ton épaule, puis
je me suis installée en chien de fusil.
Longtemps après, j’ai cherché ce qu’il y avait de particulier à cette soirée. Comme je ne trouvais rien, j’ai pensé à la semaine, puis au mois. Ensuite, cela m’a paru trop loin.
Je t’ai contemplé : ta respiration
était détendue, tu étais beau. J’ai touché
ta peau incroyablement douce. Ma caresse a dû traverser ton
sommeil : je t’ai vu tressaillir. Ce mouvement m’a
émue. J’ai eu envie de te réveiller, de me jeter
sur toi, te dire combien je t’aimais, c’est-à-dire
sans limite.
Je me suis retenue, ces derniers temps tu étais
fatigué, trop de travail, trop de pression.
Que serait-il arrivé si je t’avais
réveillé ?
Aurais-tu fait rempart ?
Tu cherches toujours à me protéger.
Fallait-il me protéger ?
Je me suis retournée plusieurs fois. Lorsque
j’ai compris que c’était inutile, j’ai arrangé
les oreillers et je me suis adossée au mur. Pour la première
fois depuis notre emménagement, la chambre m’a paru étroite.
J’ai eu l’étrange sensation que mes poumons se
collaient à ma cage thoracique, sans que cela m’effraie.
Jusque-là tout était normal, une nuit
d’insomnie supplémentaire.
Mes yeux sont tombés sur les chiffres rouges
du réveil ; cela m’a donné envie de calculer :
7 ans.
Nous étions ensemble depuis 7 ans.
Moi qui avant toi n’avais jamais passé
une nuit entière avec un être de sexe masculin.
Encore aujourd’hui ces mots-là bout
à bout ressemblent à un sommet violent, glacé
et sombre.
Tu n’es pas du genre à compter les
années. Pour toi, c’est un détail. Tu m’as
dit une fois pour toutes que toi et moi, c’est pour la vie.
Tu aimerais que je me mette ça bien au fond du crâne,
c’est ce que tu m’as dit.
Mais ce qui serait bien aussi, as-tu ajouté
ce jour-là, ce serait de diminuer les rituels.
Je n’ai rien diminué, tu n’as
pas insisté. Tu es le champion du monde de la patience toutes
catégories. Chaque soir, tu me laisses faire. J’entre
dans la pièce, j’inspecte la porte, les murs, les fenêtres,
j’observe les meubles. Je réfléchis. Dans mon
cerveau, des millions de combinaisons se bousculent. Lit + placard
+ porte à droite. Vue de gauche. Fenêtre droite entrouverte.
Chaise. Couverture sur le lit. Emplacement de la lampe de chevet.
Comme si quelque chose pouvait avoir bougé
depuis la veille au soir.
Je ferme toutes les ouvertures, tant pis s’il
fait chaud, écrasant, il est HORS DE QUESTION de dormir la
fenêtre ou la porte ouverte.
Le pire, c’est en voyage. Dans les chambres
d’hôtel. Là, il me faut plus de temps, beaucoup
plus. Tu allumes le téléviseur, tu zappes en attendant
le verdict. Parfois, je déplace le lit. Il est HORS DE QUESTION
de dormir dans un lit collé contre un mur, ou sous un toit
en pente.
La lumière était pâle mais puissante. Pas assez pourtant pour te réveiller. Ton sommeil est rude, compact, sans rêve –enfin, tu ne t’en souviens pas. Tu dis que j’en fais assez pour deux -tu sais être délicat lorsque c’est essentiel.
Puis j’ai touché les draps. Ils étaient
froissés, c’est naturel avec la chaleur : tu avais
transpiré.
J’ai senti l’humidité, la moiteur.
Des odeurs animales, les nôtres.
C’est arrivé là. L’espace
d’un instant, plus court qu’un battement de cil. La fenêtre
grande ouverte sur ma mémoire.
C’est revenu.
Je me suis trouvée pétrifiée,
c’était une telle stupéfaction.
Son visage. Ses mains.
Ses paroles !
Je veux être sourde.
La couleur des murs. La disposition des meubles.
Je crie. Je pleure. C’est peut-être de ma faute.
C’est CERTAINEMENT de ma faute, puisque tout
de même, j’ai accepté.
Autant qu’on puisse le faire à dix
ans.
Si on peut dire, accepté.
J’ai compté : vingt-deux ans.
Vingt-deux ans d’une obscurité absolue. Une longue séquence
ensevelie. Cela n’existait pas -je vivais mieux puisque je ne
savais pas.
Je ne savais plus.
Comment ai-je fait, la première fois, pour
oublier ?
A-t-on des pouvoirs magiques à dix ans ?
Vingt-deux ans à vivre tout près du
monstre. À le croiser de-ci, delà, sans plainte, sans
cri.
Sans colère : forcément, puisque
j’avais oublié.
Vingt-deux ans à lui faire la bise :
Bonjour ! Au revoir !
Vingt-deux ans à échanger des nouvelles,
la vie, le boulot, les enfants.
Je veux cracher et m’arracher les lèvres.
Qu’a-t-il pensé de mon silence ?
Tu dormais encore. Comme chaque nuit, tu rechargeais
tes batteries pour vivre ensuite intensément. Tu dépensais
beaucoup d’énergie pour nous tous, ta famille. Nous
nous reposions sur toi, c’était bon.
Tu donnerais ta vie pour la mienne. Tu me souvent
l’as dit, mais c’était superflu : je le savais.
Du jour où nous nous sommes croisés,
j’ai su que tu serais fort pour deux.
Tu aurais fait n’importe quoi pour moi -c’est
justement ce que j’ai pensé, à ce moment-là.
Je ne t’ai pas réveillé. J’ai
attendu que mon corps se calme, ma respiration, mon cœur hérissé.
Cela a pris du temps. Je ne t’ai pas quitté
du regard. Je me suis imbibée de tes contours, du grain mat
de ta peau. De nos souvenirs communs, de tes bras fermes et comme
tu me faisais fondre, comme tu me faisais rire, comme tu me faisais
jouir.
C’était toi ou moi, de toute façon.
J’ai préféré que ce ne soit pas toi, je
t’ai laissé dormir. Je me suis levée, unique mouvement
dans l’immeuble désert, j’ai enfilé les
vêtements qui traînaient au pied de notre lit, je suis
allée dans le salon.
J’ai préparé mes affaires.
Au moment de partir, j’ai hésité
à retourner dans la chambre pour poser une dernière
fois la tête sur ton épaule, mais j’ai eu peur
de ne plus avoir le courage. Je suis sortie. Je marchais vite, les
trottoirs étaient vides, seulement balayés par une brise
légère.
J’avais deux trous noirs dans les yeux.
Il m’a fallu moins de dix minutes pour arriver.
Je tremblais beaucoup, mais pas une seconde je n’ai songé
à reculer. Il a ouvert, je n’ai pas dit un mot. Lui non
plus. Il fixait les deux trous noirs.
J’ai tiré.